F1 | Pierre Gasly, modèle de résilience

Formula 1 Sport

C’était il y a à peine plus d’un an. Pierre Gasly apprenait, alors en pleines vacances estivales en Espagne, qu’il était écarté de chez Red Bull. Le binôme Christian Horner et Helmut Marko, tueurs à sang froid, malgré les promesses d’avant le break estival ( « repose-toi bien ») , venait de se séparer sans ménagement du pilote français. La morgue du patron de l’écurie autrichienne. La dureté du détecteur de talent de la famille Red Bull. Manque de performance. Perte mutuelle de confiance. Décision qui pouvait faire sens, au regard des données brutes. Ceux qui connaissent le pilote français avaient, à l’époque, déjà décrypté la face cachée d’une telle décision, mais il fallait à l’époque rester sobre et discret. Ne pas chatouiller l’ego des hommes de la maison mère. Gasly est un obsessionnel, qui a besoin, comme le dit Pascale, sa mère, « de tout comprendre, de se sentir en confiance pour avancer. Pour donner le meilleur de luimême. Il pose des questions, décortique tout et supporte mal les zones de flou ». Divorce inéluctable et retour chez Toro Rosso, où il avait débuté en 2017. Le paddock bruissait alors des inévitables rumeurs, d’une fin prochaine pour le Normand. Le gamin ne se relèverait pas. Trop fragile. Pas au niveau d’un top team. Encore un agneau sacrifié sur l’autel de Saint Max Verstappen le carnassier, avec l’assentiment gourmand de son duo de mentors, Horner-Marko. Il y a un peu plus d’un an donc, à Spa, le paddock tout entier guettait la rentrée de Pierre-le-relégué. Sa conférence de presse de «bienvenue en enfer » confina au supplice. Plus entouré qu’un Lewis Hamilton. Gasly devait tenir. Assumer sa rétrogradation. Ne pas expliquer que sa Red Bull n’était souvent qu’une F1 laboratoire pour le Néerlandais Verstappen, qu’on lui avait collé un ingénieur débutant. Qu’il n’était qu’un faire-valoir catalogué d’entrée pour avoir plié à deux reprises la Red Bull lors des essais hivernaux de Barcelone, en février 2019.

[…] Une maturité précoce et des traits de personnalité particuliers, qui allèrent jusqu’à inquiéter Pascale: « Dès tout petit, il rangeait ses voitures de manière obsessionnelle. Par couleur. Tout devait être dans l’ordre. Il était hyper méticuleux et un autre truc étrange, tout ce qu’il dessinait, il fallait avec son crayon qu’il l’encadre. Comme si rien ne devait échapper à l’image. À un moment, je me suis posé des questions. On s’est dit, avec mon mari, qu’on devrait aller voir un psychologue pour enfant. »
Cette relation à la perfection et cette maturité précoce allaient lui permettre de très vite s’affirmer petit homme. Même si, pour les frangins, « pour nous, il reste Petit Pierre » , comme le raconte Philippe, un des quatre aînés. Cette nécessité de vouloir tout analyser, comprendre, allait lui jouer un sale tour chez Red Bull. « Je disais les choses quand je sentais que ça n’allait pas comme je voulais chez Red Bull, se souvient le pilote. Je n’acceptais pas mon niveau de performances. Avec le recul, je comprends que ça ait pu déranger. Ce n’était peut-être pas le moment de parler ainsi. » Forcément, les échanges vifs entre le pilote et son écurie fuitèrent dans la presse. Chez Red Bull, on fit comprendre que tout cela pourrait nuire à Pierre. Même si, un an plus tard, Mike Lugg, le fameux jeune ingénieur, allait retourner à l’usine et était remplacé par Simon Rennie, l’ex-ingénieur de l’Australien Daniel Ricciardo. Avoir raison trop tôt, c’est avoir tort. Qu’importe, Gasly a payé pour apprendre. Et est revenu plus fort. « Si je me lamentais, j’étais cuit. Et pour mon retour en F1 avec la mort d’Anthoine, je ne pouvais imaginer pire circonstance, je n’avais pas dormi de la nuit. » Finalement, ce dimanche-là, dans un brouillard émotionnel total, Pierre allait terminer dans les points (9e). Et entamer son processus de reconstruction. Comme il l’avait fait en 2016. « Petit Pierre » n’avait alors plus gagné une course depuis 1015 jours. Il devait rejoindre Silverstone en voiture avec ses parents. Et là, à deux heures des essais libres de GP2, l’accident sur une route de campagne. « On est partis en tonneaux. C’était horrible, raconte le pilote. J’ai cru que ma mère allait y passer. Elle était en sang et n’arrivait plus à respirer. Elle était bloquée dans la voiture. Mon père, qui était indemne, m’a dit : “Va faire ta course, je m’occupe de maman.” J’avais les jambes qui tremblaient. Le surlendemain, je gagnais la course. Ma mère était encore en soins intensifs. » Renaître dans la difficulté. Résister au stress.
Avant de fêter ses 22ans, Gasly fut invité au Forum économique de Davos, en Suisse, en 2018 pour donner une conférence sur la « gestion du stress et des situations extrêmes ». Prémonitoire. Face à lui, des ministres, des patrons de multinationale. «J’ai parlé avec eux. Je me souviens d’une de leurs leçons, parce que j’étais aussi là pour apprendre: il faut parfois savoir reculer d’un pas pour avancer de deux. » Perdre chez Red Bull et gagner chez Alpha Tauri. « Vous savez, expliquait-il au tout début de cette année 2020, il n’y a pas grand monde dans le paddock qui me connaisse vraiment. On juge sur une image, sans savoir. » Aussi, lorsque Helmut Marko vint le féliciter à l’issue de sa deuxième place au Brésil fin 2019, Gasly put savourer sa douce revanche. « Peu de gens connaissent ma force de caractère, savent par où je suis passé. Quand, par exemple je suis devenu champion de GP2, je n’ai pas eu de volant en F1 et je suis parti me réinventer en Super Formula au Japon. Alors que d’autres, sans être titrés, décrochaient un volant. Et moi, rien! Forcément, c’est compliqué. La F1, ce n’est pas du foot où, quand tu gagnes, tu montes d’une division. Pas là. Cette frustration m’a rendu encore plus fort. » Pascale a l’oeil qui pétille: « Sa volonté confine à l’obsession. Un jour où son kart n’avait pas démarré, il avait pleuré pendant des heures. Inconsolable. Il pensait avoir manqué une opportunité pour se montrer et que sa chance était passée. Il croyait qu’il ne ferait jamais de F1 à cause de ça. “Je suis nul, je vais me tuer”, répétait-il entre deux sanglots. Et puis, hop, il est reparti de l’avant. » Cette anecdote, Pierre Gasly ne l’a pas racontée aux puissants du monde, à Davos. « Je ne m’en souvenais pas. » Sa maman, si.
Erik Bielderman, L’Equipe



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